Malick Sidibé et Peter Knapp © Bruno Jarret
Ils sont l’un et l’autre exposés dans les grandes capitales et dans les grands musées, mais Peter Knapp et Malick Sidibé ne s’étaient encore jamais croisés. A Chalon sur Saône, le musée Nicéphore Niepce présente pour tout l’été une sélection de leurs oeuvres respectives.
A quelques heures du vernissage, au cours d’un déjeuner en petit comité, les deux hommes se retrouvent sous le feu des questions.
Décontracté, tout en sourire et en élégance sportive, Knapp répond à l’occidentale: en vingt minutes, il est capable d’évoquer les moments clés et les ruptures de sa carrière, de dessiner quelques projets et, en plus, de glisser deux ou trois anecdotes.
Lorsque l’on est, comme lui, un touche à tout de l’image, on sait qu’à chaque nouvelle rencontre il faudra justifier son parcours et ses embardées. La direction artistique de Elle ? Il y est arrivé par hasard, « à la faveur d’une aventure féminine ».
La photographie de mode ? » Dans les années soixante, c’était très bien payé. Mais surtout, cela me permettait de partir en voyage avec des mannequins qui avaient toujours mal quelque part, envie de faire pipi ou un chagrin d’amour, on ne commençait jamais une séance avant midi, ce qui me laissait le temps d’accomplir un travail personnel… ».
De l’autre côté de la table, vêtu d’un kaftan bleu éblouissant, Sidibé se lance dans un récit impressionniste qui nous ramène à son enfance, dans un village, à 300 km de Bamako. Il se rappelle qu’il a pleuré le jour où il a dû abandonner l’école alors qu’il était « l’un des élèves les plus intelligents ». Mais il avait perdu son père et puis de toutes façons, il fallait des chaussures et il n’en avait pas…
Plus tard, lorsque nous visiterons l’exposition, il expliquera comment, malgré tout et en toute inconscience, il s’est forgé le destin de celui que l’on reconnaît aujourd’hui comme le plus grand photographe africain vivant. Sans pour autant faire partie du sérail.
Malick Sidibé est un praticien, un photographe de quartier surdoué qui n’a pas encore totalement compris d’où lui vient son statut d’artiste.
Dans la salle où sont accrochés ses portraits des années 60 et les « chemises » qu’il exposait alors dans sa vitrine (Les nuits de Bamako), le Malien promène l’oeil de celui qui connaît ça par coeur. Et raconte comment lui, le petit va-nu-pieds s’est retrouvé avec un appareil photo entre les mains, après être devenu artisan bijoutier.
Dans les années 50, à Bamako, les photographes étaient français : « Il y avait Gégé et Madame Alice qui avait perdu son mari »… Gégé, c’est Gérard Guillat qui sollicite d’abord le jeune Malick pour décorer sa vitrine avant de le garder pour tenir la caisse et faire quelques travaux.
Très vite, alors que Gégé couvre toutes les soirées du milieu colonial, Malick lui emprunte son appareil pour photographier les fêtes organisées par les locaux. En, 1962, lorsqu’il ouvrira son propre studio, il continuera à parcourir Bamako tous les soirs à bicyclette sur les traces d’une jeunesse qui se shoote à l’Indépendance… Pour la première fois, les garçons et les filles s’enlacent pour danser. Malick, lui, ne décroche pas les mains de son appareil : » je n’osais pas prendre une fille dans mes bras… ».
A 3, 4 ou 5 heures du matin, il rentre avec 300 photos à développer et s’y colle aussitôt, « en écoutant Jacques Chancel à la radio, pour tenir le coup… ». A 8 heures, les photos sont dans la vitrine et Malick Sidibé ouvre la boutique « parce que sinon les gens auraient pensé que j’avais assez d’argent… ».
Le temps qui lui reste, il le passe à réparer les appareils, et pas seulement ceux de ses clients bamakois. Tout ce qui est en panne au Mali, en Guinée ou en Mauritanie atterrit chez Malick. Pour lui, c’est une passion, née du temps où il travaillait pour Gégé, mais c’est aussi un esclavage : » Quand je ne trouvais pas la solution, ça m’empêchait de dormir. J’y pensais même en faisant ma prière ! ».
Il a été peiné dans les années 80, quand la couleur est entrée au Mali. « Ils en voulaient tous, alors je m’y suis mis, mais plus tard, ils se sont rendus compte que le noir et blanc, c’était bien ».
Ce soir il y a le vernissage et Malick Sidibé voudrait se reposer. Mais avant de partir, appuyé sur sa canne, il nous livre encore une de ses fiertés : à Bamako, beaucoup d’enfants ont été prénommés Malick, parce qu’il était une figure locale appréciée. C’était bien avant qu’il ne devienne le premier photographe couronné par un Lion d’or à Venise pour l’ensemble de sa carrière.
Peter Knapp prend le relais en assurant la visite guidée de son exposition (The last Waltz), et en profite aussitôt pour remettre la photo de mode à sa place.
« Dans les années 60, Malick observait une période historique et photographiait le fond de l’âme des Bamakois. Moi, je témoignais de la couture française et j’étais un faiseur d’image. Je répondais du mieux possible à une commande, je faisais de l’art appliqué. L’artiste, c’est celui qui se passe une commande à lui-même ».
Il se réjouit que l’on expose ses planches contact pour la première fois : » On peut se demander pourquoi j’ai appuyé 150 fois pour faire la dernière qui ressemble à la première ! Ce sont des tous petits détails qui déterminent le choix ».
Devant un cliché de Courrèges en compagnie de deux mannequins, il rend hommage au couturier qui a chahuté les critères de l’époque: « Tout à coup, les femmes n’avaient plus de bijoux, elles marchaient avec des chaussures plates et montraient leur nombril ! Pour moi, c’était un choc, une rencontre visuelle qui m’a amené à rencontrer l’homme et à devenir son ami ».
La mode, un jour, Knapp en a eu vraiment assez: » le chemin était de plus en plus étroit, il me manquait une dimension. J’ai décidé de rompre et de revenir à mes questions d’enfance… ».
Libéré des contraintes, il s’est recentré sur lui-même et a entamé un travail sur le mystère de l’infini.
La seconde partie de l’exposition débute par une série de coins de ciels bleus, « pris à la verticale, là où je pensais qu’il n’y avait que du bleu et rien d’autre, puis petit à petit, j’ai admis des nuages ».
Devant les images de son « portrait de vol » (1 clic toutes les trois minutes devant le hublot sur un Paris-Zurich en 1976), il reconnaît qu’il n ‘a pas obtenu ce qu’il prévoyait, « mais ce n’est pas moins bien que si j’avais tout calculé »…
Peter Knapp est content de cette exposition, de ces choix qui confrontent – et finalement unissent- le faiseur d’images et l’artiste. « Je me reconnais, dit-il, dans ce qui est là ».
A présent, il filme plus qu’il ne photographie et se définit lui-même comme un artiste multimédia. Toutefois, au retour de Chalon, il va renouer exceptionnellement avec un exercice qu’il n’a pas pratiqué depuis une quinzaine d’années : à la demande d’un magazine, il va photographier Fanny Ardant. En numérique, car » cela fait longtemps que pour la presse, on ne peut plus faire autrement ».
Et ce sera sur un bateau, car depuis longtemps, aussi, Peter Knapp n’a plus de studio.
Sylvie Nicolet




